Le Journal du lundi 21 mai 2018 (Le Journal S1E81)

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Le Journal du lundi 21 mai 2018 (Le Journal S1E81)


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Bonsoir cher.e.s socios ! Je suis Dolores Bakèla et en ce lundi 21 mai, je présente cette édition un peu spéciale.

Vous en avez l'habitude, les jours fériés on vous propose une version plus légère mais non moins passionnante, de votre JT préféré.

En lieu et place du journal des luttes des autres jours, j'ai la chance de vous proposer, en compagnie de Théo et Rémy-Kenzo, deux sujets mag tout aussi complémentaires qu'intéressants.

Théo, de quoi vas-tu nous parler ?

THEO : de la durabilité des produits

DOLORES : Et toi, Rémy-Kenzo ?

REMY-KENZO : Des algues sargasses.

C'est un sujet dont on a en effet beaucoup entendu parlé , c'est un phénomène qui se produit dans l'Océan Atlantique, notamment dans les Antilles françaises. Eh bah, ça tombe bien, c'est avec toi qu'on commence.

On t'écoute !

REMY-KENZO : RKP :

Oui Dolorès, c'est Marc Lattanzio, un correspondant citoyen, qui vit à Desirade, en Guadeloupe qui nous a contacté pour nous en parler.

C'est un sujet qui fait beaucoup parler dans son île. Les gens sont très inquiets. Lui même est très inquiet, quand il se promène, quand ses proches vont à la plage, il se pose des questions sur les conséquences sur la santé humaine pour sa famille, ses enfants.

Là où il vit, sur son île, et sur les îles alentours, les plages sont envahies par une algue. Il s'agit de l'algue Sargasse. On peut le voir sur cette image que nous a envoyé ce socio, sur cette plage située près de chez lui, le bord de mer est complètement envahi.

Alors que se passe-t-il ? De quoi s'agit-il ?

Depuis 2011, de façon irrégulière selon les années, mais de manière très massive en 2018, ces algues dérivent sur l'océan atlantique, envahissent les côtes des Antilles, des caraïbes, et même des côtes sud-américaines ou d'Amérique centrale. C'est le cas notamment en Guyane.A tel point que la situation est aujourd'hui alarmante. Et de nouvelles nappes continuent sans cesse à s'échouer sur les rivages. On parle de millions de tonnes.

Et pour bien en estimer l'ampleur, il faut bien comprendre que ça concerne toutes les îles de la zone. Pas seulement la guadeloupe, mais aussi la Martinique, là bas une habitante me racontait que la situation était vécue comme désespérée, que les autorités sont dépassées. Il y a aussi Saint Barthelemy, Sainte Lucie, etc.

L'Afrique de l'Ouest aussi est touchée. Ainsi que les plages de Floride.

D'où viennent ces Algues ? Du nord du Brésil, au large de l'embouchure de l'Amazone.

Plusieurs hypothèses existent sur l'origine de ces algues. Une zone nommée « petite mer des sargasses » a été mise en évidence via des images satellites. Mais la science n'est pas encore en capacité de dire précisément pourquoi cette concentration au nord du Brésil.

Ce qu'on observe c'est que ces nappes dérivent, se développent et envahissent de nouvelles zones.

Dolorès :

RKP, comment ça se fait que ces algues arrivent maintenant et pas avant 2011 ?

RKP :

C'est une grande interrogation Dolorès. La première d'une série tu verras.

Des chercheurs pensent que c'est lié au réchauffement climatique. L'élévation de la température de l'eau favorise le développement des algues.

Mais il n'y a pas que ça.

Comme les algues vertes qu'on a bien connu en Bretagne, le développement des sargasses serait favorisé par l'apport de nutriments dans les terres agricoles. Or ces terres sont ensuite lessivées par les pluies, encore plus avec la déforestation qui empêche la retenue des sols, et finissent dans l'océan. Donc en fait, encore une fois, l'origine serait humaine.

Et un grand fleuve comme l'Amazone, déverse, charrie, beaucoup plus de sédiments chargés d'éléments nutritifs dans l'Atlantique que dans le passé.

Et pour certains scientifiques, l'apport de ces nutriments en milieu marin favorise la multiplication des algues.

Enfin un dernier aspect, avec le changement climatique, les courants marins aussi changent et facilitent le déplacement des sargasses.

Dolorès :

Pourquoi est-ce que ça pose problème ? D'ailleurs est-ce que c'est un problème ?

RKP :

Oui Dolorès, pour les populations côtières c'est un problème. Pour plusieurs raisons.

Il y a plusieurs enjeux. Sanitaires, écologiques et économiques.

Sanitaire déjà. C'est le plus évident. Car ces échouages posent des soucis sur la santé humaine et animale pour quiconque est en contact avec les plages envahies.

Parce que les algues s'entassent, pourrissent avec la chaleur sur le littoral et elles larguent de l'hydrogène sulfuré.

D'abord il y a une odeur d'oeufs pourri. Le plus grave c'est que ces émanations intoxiquent les habitants.

Selon un rapport de l'ANSES, l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire et de l'environnement, si vous êtes exposés à ces algues en état de pourrissement, alors vous vous exposez peut-être à des irritations oculaires et respiratoires, à des troubles neurologiques, cardio-respiratoires et cardiovasculaires.

En gros, il peut y avoir des effets neurocomportementaux, des symptomes neurologiques qui se traduisent par des maux de tête, des pertes d'équilibre, des nausées, des perte de mémoire.

Ensuite, l'enjeu est écologique.

Parce qu'il y a d'importantes pertes en faune et flore marine sous les nappes d'algues qui pourrissent.

Il faut bien comprendre que ces algues sont nouvelles sur ces plages.

L'écosystème côtier s'était jusque là développé sans ces algues. Donc ce paramètre nouveau bouleverse cet écosystème. Et menace la survie d'espèces indigènes ou endémiques de ces côtes. Car ces côtes ne sont pas son environnement naturel.

Par contre tant que ces algues restent au large, elles sont un potentiel atout écologique. De nombreuses espèces de poissons s'abritent dans ces algues qui jouent un rôle dans cet écosystème. Des tortues aussi. Certaines espèces y sont de manière permanente, et dépendent de ces radeaux d'algues. Il s'agit d'une véritable nurserie. Ces petits poissons qui s'abritent dans les sargasses, attirent et nourrissent des prédateurs. Les thons, daurades, marlins. Et visiblement, l'augmentation de la population des ces pélagiques est corrolée à la présence de ces nappes.

D'ailleurs, dans un dossier de presse du gouvernement qui date de Mai 2018, du ministère de la transition écologique et solidaire, ce rôle écologique important est souligné.

Avec un bémol tout de même car il semble que les sargasses participent à la dissémination du poisson lion. Une espèce très invasive, originaire du Pacifique mais qui prolifère depuis les années 2000 dans les caraibes. Et ce poisson qui n'a pas de prédateur naturel déséquilibre l'écologie des récifs. Son expansion éclair se fait au détriment des espèces de récifs.

Donc d'un point de vu écologique, la question semble complexe, car au large, ces algues posent peu de problème. Au contraire. Avec quelques nuances.

A priori, c'est quand elles s'échouent qu'elles posent problème.

Sur les plages, les tortues marines ne peuvent plus venir pondre, empêchées par ces algues. Et si elles pondent avant l'arrivée des sargasses, ce sont les tortues nouvellement nées qui se retrouvent coincés sous la couche végétale.

Ce phénomène est en plus accentué, lorsque les autorités ramassent les algues sur les plages, avec des machines qui peuvent détruire les lieux de pontes.

Ces algues qui forment un tapis empêchent toutes lumières de pénétrer les eaux. Et ce qui se trouve en dessous, les herbiers, les coraux, qui ne peuvent pas se passer de lumière, périssent.

Puis quand les sargasses finissent par couler, elles menacent aussi la biodiversité des fonds marins.

Ensuite les scientifiques sont inquiets parce que les sargasses renferment différents composés qui peuvent avoir un impact. Notamment des métaux lourds. Il y a de l'arsenic par exemple. On peut se demander s'il n'y a pas un impact sur la composition chimique du sable, là où les algues pourrissent.

Le dernier aspect, c'est celui de l'économie. Car cette situation impacte l'économie des îles, où notamment le tourisme prend une part importante. Avec des conséquences sur les secteurs de l'hotellerie, de la restauration, des baisses de fréquentation. Des plages vidées par les usagers de la mer.

Une étude demandée par le Syndicat intercommunal de mise en valeur des sites et des plages de Guadeloupe estime que sur le premier semestre 2015, le préjudice économique était à près de 5 millions d'euros.

Les pêcheurs aussi sont atteints. En s'accumulant à la sortie des ports, les sargasses empêchent les sorties en mer. Le rapport de l'ANSES indique qu'au premier semestre 2015, les pêcheurs guadeloupéens ont perdu en moyenne 22 jours avec pour les marins pecheurs une perte estimée à 10 800 euros minimum.

On note le coût des opérations de ramassages. En Guadeloupe le cout journalier est estimé entre 10 000 et 20 000 euros. L'Etat a déjà investi plus de 11 millions d'euros en Guadeloupe et en Martinique, sans parler des moyens investis par les collectivités territoriales.

Dolorès :

D'ailleurs, que fait l'Etat pour remédier à la situation ?

RKP :

Pour l'instant, à part ces opérations massives de ramassages, pas grand chose. J'ai discuté avec des élus locaux de Désirade, et ils s'alarment car ils ont la sensation de ne pas recevoir d'aide, qu'il n'y aucun plan prévu pour aménager le littoral. Et ils veulent des mesures d'urgences.

En même temps, c'est très compliqué.

Il faut bien comprendre que tant qu'il y a des nappes de Sargasses qui flottent au large, on aura beau ramasser les algues sur les plages, il y en aura toujours de nouvelles qui viendront sans cesse s'échouer. Donc beaucoup demandent à ce qu'il y ait des ramassages aussi en mer.

Or, je l'ai expliqué, certes, ces algues posent de véritables soucis sur les côtes, mais elles ont une fonction dans l'océan. C'est un peu sans fin. Car en débarrassant l'océan des Sargasses on peut possiblement provoquer d'autres déséquilibres qui auront également d'autres conséquences sur les côtes. Et en même temps tant qu'on ne fait rien au large, il y aura ces algues qui viendront pourrir sur les plages.

Donc on est dans une situation délicate, avec des incertitudes, beaucoup de questions, des hypothèses scientifiques à vérifier, et des solutions à débattre.

Et même, est ce que ce phénomène va durer ? Combien de temps ? On ne sait pas.

Car si une conjonction de facteurs climatiques et nutritionnels ont contribué au développement des sargasses, eh bien ces conditions de développement sont toujours peu connues. Et dans ces conditions, impossible d'estimer l'évolution dans le temps de ce développement. D'autant qu'il y a d'autres facteurs à prendre en compte. Comme les courants marins.

Bon, il y a tout de même des organismes scientifiques publics qui mènent des recherches. L'IRD, l'Institut de recherche pour le développement, par exemple se penche sur le sujet, et on l'espère, apportera des réponses.

En attentant, l'ARS, l'Agence régionale de Santé, recommande un certain nombre de précautions à respecter strictement. Ca peut paraître évident, mais je préfère les rappeler. Ne manipulez pas les algues en décomposition, éviter la baignade ou le contact avec les masses flottantes et consultez un médecin en cas de symptômes irritatifs.

Maintenant, on passe à ton sujet, Théo. Tu nous le disais tout à l'heure, tu nous parles aujourd'hui de l'obsolescence programmée des objets et des produits – j'en profite pour faire un appel aux constructeurs de smartphones et de collants, je ne vous remercie pas, vous me, vous nous coûtez une fortune ! !!- et tu poses une question : comment faire en sorte que les entreprises cessent d'y voir leur intérêt pour rencontrer celui des consommatrices et consommateurs. C'est ça ?

THEO : Dolores : Théophile, tu as voulu évoquer une question fondamentale : celle des produits durables, que l’on peut opposer aux produits jetables que nous achetons trop souvent aujourd’hui. La question est écologique, certes, mais économique aussi… Et c’est sur les aspects économiques que tu as voulu explorer…

Théophile : Tout à fait Dolorès. J’ai souhaité faire le bilan des différentes initiatives législatives et réglementaires qui, ces dernières années, ont essayé de faire avancer la cause des produits durables. Alors, je récapitule.

· Il y a la loi Hamon de 2014 qui a allongé la garantie légale de conformité mais aussi la garantie relative aux défauts du bien vendu. Elle a aussi obligé les fabricants à communiquer, sur le lieu de vente, la durée de disponibilité des pièces détachées permettant la réparation des produits.

Il y a eu la loi de transition énergétique pour une croissance verte de 2015, qui introduit et punit le concept d’obsolescence programmée. Alors l’obsolescence programmée ce sont des pratiques consistant à altérer volontairement la durabilité d’un produit pour pousser à son remplacement.

Cette année, il y a eu la feuille de route sur l’économie circulaire, qui entend notamment favoriser le développement des produits robustes et réparables et étendre au maximum le principe du pollueur-payeur.

Je me suis posé une question. Toutes ces dispositions ont-elles impacté les pratiques des entreprises, notamment dans les domaines de l’électronique et de l’électroménager ? Dans un premier temps, nous nous sommes rendu au siège de l’ONG Les Amis de la Terre pour demander l’avis d’Alma Dufour, qui y est chargée de campagne "Modes de production et de consommation responsables". Pour elle, le bilan de tout ce round législatif est plutôt mitigé.

ITW AMIS DE LA TERRE

Avec Alma Dufour, nous avons fait une visite-surprise dans un grand magasin d’électroménager pour toucher du doigt les conséquences concrètes de toutes les lois qui ont été prises ces dernières années pour encourager la production d’objets durables.

On a comme l’impression que les marques traditionnelles avancent à reculons, rusent, feintent, quand il s’agit d’avancer sur le chantier des produits durables. Et quelque part, c’est normal. L’obsolescence programmée, les produits qui demandent qu’on les renouvelle régulièrement, tout ça est inscrit au coeur des modèles économiques… traditionnels ! La question cruciale est donc la suivante : est-il possible pour les entreprises de sortir des schémas consuméristes classiques sans se faire hara kiri ?

En tout cas, certaines disent vouloir le faire. L’exemple le plus emblématique est celui de SEB, le leader mondial du petit électroménager qui affirme que la plupart de ses produits seront réparables pendant dix ans. Mais au-delà de cette promesse, SEB veut bâtir une part de son modèle sur la chaîne de réparation, notamment en concevant des imprimantes 3D qui fabriquent des pièces de rechange en petite quantité de manière décentralisée. Faire durer le plus longtemps les produits permet, il ne faut pas l’oublier, aux marques qui produisent plus cher et de meilleure qualité d’avoir un gros argument marketing face aux marques plus low cost.

Car des produits durables, c’est aussi des produits plus chers, et c’est un des problèmes auxquels leurs promoteurs font face. Par exemple, j’ai discuté avec Christopher Santerre. C’est l’un des promoteurs de L’Increvable, un projet de lave linge conçu pour durer, pour être complètement réparable, y compris par l’utilisateur lui-même, et pour être évolutif dans sa conception même. Au départ, la promesse est que L’Increvable peut durer 50 ans. Mais les choses ne sont pas simples. Elles avancent lentement. Notamment parce qu’il est question de trouver un accord avec une des marques leaders dans le domaine (et qui sont incontournables en l’état actuel du marché) pour fabriquer, et que ça prend du temps. Mais aussi parce que le fameux problème de prix et par voie de conséquence de calcul de la période de garantie se pose. Ecoutons le témoignage de Christopher Santerre, un des cofondateurs de L’Increvable.

SONORE

Quelque part, Christopher Santerre envisage un dispositif dans lequel le rythme d’utilisation de son lave-linge a des effets sur la période de garantie. D’une certaine manière, il s’approche d’un modèle qui a le vent en poupe dans les milieux de la recherche : celui de l’économie de la fonctionnalité. Nous en avons parlé avec Patrice Vuidel, consultant associé au laboratoire d’intervention et de recherche ATEMIS.

PATRICE VUIDEL 1

Bien entendu, de tels modèles nécessitent un encadrement fort de la puissance publique, visant à éviter les abus qui peuvent naître d’une relation commerciale de ce type. Mais Patrice Vuidel a une autre idée : créer des formules fiscales résolument écologiques.

PATRICE VUIDEL 2

Prendre en compte le fait que dans notre société post-industrialisée et robotisée, les principales contraintes sont sociales et environnementales, et taxer la production par rapport à ces exigences vitales, c’est une belle utopie, n’est-ce pas Dolorès ?

Une utopie que nous appelons toutes et tous de nos vœux, Théophile.

Merci à vous deux pour ces deux sujets très très intéressants.

En attendant, on se retrouve demain, à partir de 20h, ici même avec toute l'équipe du Média.

Merci de nous avoir suivi et belle soirée à vous !!

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